Le triomphe du Tintoret

Jacopo Tintoret (c. 1519-94) a connu un début cahoteux. Carlo Ridolfi, son biographe du XVIIe siècle, décrit comment le garçon a été apprenti auprès de Titien pendant quelques jours avant que l’artiste plus âgé ne l’expulse de son atelier dans un accès de jalousie. Imperturbable, le Tintoret s’est enseigné en copiant les meilleurs artistes de l’époque. Pour maintenir la concentration, les jeunes ont inscrit sur un mur: « Il disegno di Michelangelo e il colorito di Tiziano » (le dessin de Michel-Ange et le traitement de la peinture de Titien).

Bien que certains chercheurs supposent que ce récit est apocryphe, la preuve visuelle d’une fusion de Michel-Ange et du Titien semble convaincante dans les peintures du moment décisif du Tintoret, en particulier Le Miracle de l’Esclave (1548). Ici, la formule est incarnée par des figures musclées dessinées avec assurance et une abondance de pinceaux variés explorant les possibilités de l’huile. Le miracle monumental du Tintoret a marqué un tournant dans l’art vénitien, balayant les peintures narratives mesurées des générations précédentes. À partir de cette année-là, tout récit de la peinture vénitienne devra s’adapter à la présence démesurée du Tintoret.

 Le Miracle de l'Esclave, Tintorreto

Le Miracle de l’Esclave (1548), Jacopo Tintoret. Gallerie dell’Accademia, Venise

En 2018-2019, le 500e anniversaire de la naissance du Tintoret est particulièrement célébré à Venise, où il est né et a fait toute sa carrière. Même si Venise honore l’artiste toute l’année sur des sites de toute la ville, en particulier la Scuola Grande di San Rocco, le Palazzo Ducale accueille cet automne la première véritable rétrospective du Tintoret dans la ville natale de l’artiste depuis une exposition massive à Ca ‘ Pesaro en 1937 (7 septembre – 6 janvier 2019). Pendant de nombreuses décennies, il a semblé qu’une exposition sur le Tintoret était soit inutile pour Venise, soit impossible, compte tenu de la grande échelle de nombreuses peintures et d’un doute persistant sur les œuvres du maître. L’exposition au Palazzo Ducale, puis à la National Gallery of Art de Washington (10 mars – 7 juillet 2019), espère dissiper ces réserves. Le co-commissaire Robert Echols et moi avons eu le privilège d’assister Miguel Falomir dans sa présentation phare du Tintoret au Prado en 2007. L’exposition de Madrid a prouvé qu’un cadre muséal pouvait transmettre la réalisation du Tintoret grâce à une compréhension à jour de son œuvre et de sa chronologie et à une sélection rigoureuse.

Saint Augustin guérissant le Boiteux (vers 1549-50), Jacopo Tintoret. Musei Civici, Pinacoteca di Palazzo Chiericati, Vicence

Au Palazzo Ducale, la carrière mature sera examinée avec de superbes prêts de peintures et de dessins, y compris des œuvres célèbres, telles que L’Origine de la Voie Lactée de la National Gallery de Londres, et l’injustement négligé. S’appuyant sur les points forts de l’exposition du Prado, l’accent sera mis sur les méthodes de travail du peintre ainsi que sur son portrait, arguant qu’à son meilleur, le Tintoret est l’un des portraitistes d’élite du XVIe siècle. Une peinture cruciale, cependant, manquera: Le Miracle de l’Esclave, qui illustre mieux que tout autre la synthèse Michel-Ange-Titien de la devise. Les expositions temporaires sont régulièrement confrontées à des limitations de disponibilité des prêts et de logistique. Certaines œuvres sont trop fragiles pour voyager et, dans le cas de Tintoret, certaines de ses plus grandes peintures sont trop grandes pour se déplacer en toute sécurité. L’un est Le Miracle de l’Esclave, de plus de quatre mètres sur cinq. Que faire lorsqu’une peinture clé n’est pas disponible ?

Notre réponse est double. Tout d’abord, le chef-d’œuvre fera l’objet d’une exposition simultanée dans son institution d’origine. L’Accademia a organisé « Le Jeune Tintoret », enquêtant sur la première décennie de l’activité du Tintoret, jusqu’au Miracle de l’Esclave, dans le contexte de ses contemporains les plus influents. Deuxièmement, dans les salles du Palazzo Ducale et de la National Gallery of Art, plusieurs œuvres soigneusement choisies de 1549 transmettent, quoique à une échelle plus petite, de nombreuses qualités du chef-d’œuvre manquant. Il s’agit notamment de Saint Augustin guérissant les Boiteux, où l’éventail de corps nus suggère la bataille de Cascina de Michel-Ange, et d’un retable négligé, Saint Martial en gloire, de l’église paroissiale de San Marziale du Tintoret. Cette dernière œuvre a été considérée comme une combinaison conservatrice de poses michelangelesques et de draperies titianesques, en effet un pas en arrière par rapport aux innovations du Miracle de l’Esclave. Pourtant, jusqu’à récemment, son apparence était impossible à juger; une restauration dans les années 1950 avait intentionnellement appliqué un vernis doré pour transmettre une qualité de « Vieux Maître », aggravant la défiguration des peintures antérieures.

Saint Martial en gloire avec les Saints Pierre et Paul (après conservation), 1549, Jacopo Tintoret. Église de San Marziale, Venise; photo: Matteo De Fina, 2018

Anticipant le quinzième anniversaire du Tintoret, l’organisation américaine Save Venice a parrainé en 2017-18 la conservation de 18 peintures de l’artiste à Venise, dont le retable de San Marziale. Après le nettoyage, le tableau est apparu comme une performance virtuose, avec des figures musclées baignées d’un éclairage brillant. Certainement un point culminant à la fois au Palazzo Ducale et à la National Gallery of Art, cette œuvre exprime l’audace du Miracle de l’Esclave et communique également un aspect jusque-là méconnu de l’art du Tintoret.

‘Tintoret 1519-2019’ est au Palazzo Ducale du 7 septembre au 6 janvier 2019; il se rendra à la National Gallery of Art de Washington, D.C. du 10 mars au 7 juillet 2019.

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